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UNE SURFACE DE REPARATION TERTIAIRE

 

Au cœur des villes, la façade d’un de ces ensembles de bureau du centre économique nous apparaît souvent, surtout la nuit, comme la page d’un grimoire encore indéchiffrable dont nous aurions perdu non pas les clefs mais la proximité. Car la ville contemporaine tient les hommes de plus en plus à distance de ses fonctionnements et de ses instances. Le plasticien Jean-Pierre Attal s’est donné les moyens photographiques pour réduire ou tenter d’anéantir ces distances en réactivant une intimité en trompe l’œil.

 

Son corpus d’espaces urbains, dans leur apparence diurne, a redonné une nouvelle présence aux lieux de circulation et de transit des foules citadines. Passages piétonniers, rues, boulevards, métros et tours subissent le traitement numérique de la mise en tableau. Ils retrouvent ainsi une physicalité qu’ils avaient perdue dans leur banalisation, étant devenus ces «non-lieux» dont parle le sociologue Marc Augé. Jean-Pierre Attal le revendique : «Cette mise en perspective du réel plante le décor d’un arrêt sur image de la mégapole survoltée.»

 

Si la dimension opérationnelle de ces surfaces de bureau, de ces lieux de l’économie tertiaire, reste difficilement lisible, c’est parce que l’image du travail en demeure principalement non iconique. En reconstruisant l’espace de ces échanges dans une mise à plat ou dans une remise en volume simulée, l’auteur nous propose une transcription rythmique de cette partition sociale. En cela il prolonge numériquement et en coloriste européen une tradition ouverte par le photographe américain Ray K. Metzker dont le travail était déjà en résonance avec les improvisations jazzistiques de son époque comme avec l’abstraction géométrique développée en peinture. Dans le cas de notre artiste, on ne peut pas se référer à l’exercice du collage ni du montage, termes aujourd’hui galvaudés. On préférera évoquer le clonage, celui des cellules des transfuges salariés : là où le pouvoir vante l’individualisation des tâches, ne se laisse à lire en vérité que l’uniformisation des attitudes.

 

L’inscription de Jean-Pierre Attal dans notre époque se rattache aux transcodages qu’il aime opérer à partir de scènes de la vie urbaine, et qu’on voit apparaître dans sa «modélisation du stéréotype urbain». Ce sont notamment ses images de foules dans leur transcription en un code-barres, symbole d’une humanité en voie de marchandisation. Quand s’y ajoute, comme un surcroît de sens, la grille du code génétique sur le modèle ADN, l’artiste enrichit d’autant notre approche de l’œuvre.

 

Celle-ci nécessitant une lecture progressive déroulante, Jean-Pierre Attal choisit le format de ses tirages suffisamment grand pour que le spectateur soit obligé de chorégraphier sa découverte de l’espace scénique du travail, qu’il entre en dialogue avec la danse figée du personnel en charge du spectacle de l’emploi. C’est dans ce déplacement, dans la démultiplication des lectures, que réside le caractère le plus novateur d’une telle œuvre. Cette vertu étant déjà celle des frises, il en actualise la conception et la réception aussi bien sur son site internet, lequel propose ses séries en travelling latéraux ou verticaux, que dans la scénographie sérielle de ses expositions.

 

Dans cette archéologie sociale, il démythifie d’abord les lieux de la coprésence sociétale de l’exercice du pouvoir. À la recherche de « monographies des masses sociales » il transcrit ensuite la concomitance des échanges économiques et des corps à leur service, ces corps auxquels est redonné un espace fictionnel de convivialité et qui trouvent ainsi, en ces «alvéoles», les lieux où exercer leur singularité, sinon leur identité.

 

 

Christian Gattinoni

Critique d'art, préfesseur à l'Ecole Supérieure de la Photographie 
d'Arles et co-directeur artistique des Semaines Européennes de l'Image

 

 

 

 

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